L’histoire de Sankoré et son université
Sankoré, c’est d’abord le nom d’un mécène, d’une « grande dame de Tombouctou, très riche, désireuse de faire de bonnes œuvres », qui fit bâtir dans sa patrie une mosquée. Ensuite, et surtout, c'est cette célèbre mosquée de Tombouctou qui fut, pendant plus de quatre siècles, du XIVème au XVIIIème siècle, le plus brillant foyer de culture et d’éducation de Tombouctou et, partant, du Soudan. Enfin, c'est le nom du quartier de Tombouctou qu’abrite la mosquée du même nom.
Sankoré vient de "San" (noble) et "Koréi" (quartier). A Tombouctou, on donnait plus particulièrement le titre de "San" aux docteurs et savants personnages qui habitaient le quartier de la mosquée de Sankoré.
La mosquée de Sankoré
La mosquée de Sankoré fut édifiée à une date encore mal connue au XIVème siècle, entre 1325 et 1433, pendant la domination mandingue. Le Tarikh es-Soudan nous dit à son sujet : "quant à la mosquée de Sankoré, elle fut bâtie par une femme, une grande dame très riche, très désireuse de faire de bonnes œuvres, à ce que l’on raconte ; mais nous ne savons pas à quelle date cette mosquée fut bâtie".
Sankoré, centre intellectuel
Elle attira de bonne heure de nombreux étudiants et des maîtres réputés.
De grands maîtres y ont enseigné et se distinguèrent par l’étendue de leur savoir et leurs vertus personnelles.
La mosquée Sidi Yahya est aujourd’hui l’un des monuments historiques de Tombouctou.
L'étendue des connaissances des savants de Sankoré n’avait rien à envier aux contemporains de Rabelais.
Sankoré, centre de recherches pédagogiques où les maîtres confrontaient leurs expériences
Sous l’impulsion d’Askia Mohamed, l’enseignement fut développé à Sankoré. Les savants et les écrivains furent protégés et encouragés.
C’est pendant le siècle des Askia (1493-1591) que l’Université de Sankoré parvint à son plus vif éclat et fit rayonner sur une grande partie de l’Afrique, de la Mer Rouge à l’Atlantique, des Côtes d’Espagne au Golfe de Guinée, la gloire scientifique et littéraire de Tombouctou.
Elle ne différait des Universités européennes de son temps que par manque de statut juridique.
Malgré la conquête marocaine de 1591, Sankoré continua de briller pendant près de deux siècles encore. Les progrès de l’instruction furent facilités par la diffusion des livres et grâce aux imprimeries implantées à Tombouctou et à Djenné par les Marocains. Ces imprimeries archaïques ne disparurent que vers 1930.
Sankoré, centre politique
En même temps que Sankoré assurait sa suprématie intellectuelle à Tombouctou, elle devenait parallèlement un lieu politique où se prenaient les graves décisions concernant le sort de la cité.
Elle fut l’âme de la résistance à toutes les tyrannies, à l’oppression et à la domination étrangère. Elle s’opposa avec une farouche détermination aux Marocains.
Sankoré, pépinière de cadres pour les empires soudanais (XVIIIème et le XIXème siècle)
Notaires, cadis, secrétaires des souverains, calligraphes, maîtres d’écoles, écrivains soudanais, historiens et chroniqueurs, qui en sortaient après 15 à 20 ans d’études et de pratique, ont formé avec ceux de Djenné, métropole du delta central nigérien, l’armature de l’administration et de la vie culturelle de l’Empire des Askias de Gao.
Le XIXème siècle, avec l’insécurité et la succession des dominations bambara, peul, toucouleur, touareg et française à Tombouctou amena le déclin, puis la ruine de Sankoré en tant que centre intellectuel.
Seule la mosquée a survécu aux vicissitudes de l’histoire.
Mais le souvenir de l’incomparable école de Sankoré reste vivace dans la mémoire des habitants de Tombouctou. Chaque année, à l’occasion du Mouloud, la plus grande fête de Tombouctou, ils effectuent un pèlerinage à Sankoré et aux deux autres célèbres sanctuaires, Djingaréiber et Sidi Yahya.
Après les tours rituels de la grande mosquée de Djingaréiber, Kaaba à la Mecque, ils se regroupent en grande partie devant Sankoré.
Mais Tombouctou seule ne se souvient pas de Sankoré.
Presque toutes les régions de la savane et du Sahel Ouest Africain s’en souviennent.
A l’Université d’Ibadan au Nigeria Occidental, les rues de Sankoré et de Djenné mènent à la bibliothèque principale. Et c’est beaucoup dire.
Texte écrit par le Professeur Bakari KAMIAN.