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Pourquoi le nom de Sankoré ?

Sankoré est le nom de l’une des plus anciennes universités au monde, contemporaine de celles d’Oxford et de la Sorbonne, créée à Tombouctou au Mali au XVème siècle. Le choix de ce nom pour le programme marque la volonté d’appropriation par les Africains, dans la continuité de leur culture, des moyens les plus modernes de la transmission du savoir.
 

L’histoire de Sankoré et son université

Sankoré, c’est d’abord le nom d’un mécène, d’une « grande dame de Tombouctou, très riche, désireuse de faire de bonnes œuvres », qui fit bâtir dans sa patrie une mosquée. Ensuite, et surtout, c'est cette célèbre mosquée de Tombouctou qui fut, pendant plus de quatre siècles, du XIVème au XVIIIème siècle, le plus brillant foyer de culture et d’éducation de Tombouctou et, partant, du Soudan. Enfin, c'est le nom du quartier de Tombouctou qu’abrite la mosquée du même nom.

Sankoré vient de "San" (noble) et "Koréi" (quartier). A Tombouctou, on donnait plus particulièrement le titre de "San" aux docteurs et savants personnages qui habitaient le quartier de la mosquée de Sankoré.

La mosquée de Sankoré

La mosquée de Sankoré fut édifiée à une date encore mal connue au XIVème siècle, entre 1325 et 1433, pendant la domination mandingue. Le Tarikh es-Soudan nous dit à son sujet : "quant à la mosquée de Sankoré, elle fut bâtie par une femme, une grande dame très riche, très désireuse de faire de bonnes œuvres, à ce que l’on raconte ; mais nous ne savons pas à quelle date cette mosquée fut bâtie". Selon le Tarikh es-Soudan, elle fut construite peu de temps après la grande mosquée de Djingaréiber.

Le sanctuaire fut entièrement démoli pour être reconstruit entre 1578 et 1582 sur un plan nouveau par El Hadj Agib, Cadi de Tombouctou et restaurateur des autres célèbres mosquées de Tombouctou, Djingaréiber et Sidi Yahya. "Il lui donne exactement la longueur et la largeur de la Kaaba de la Mecque, mesures qu’il avait notées sur une corde lors de son pèlerinage" (Tarikh es-Soudan).

Un siècle après, le 7 août 1678, le minaret de la mosquée s’écroulait d’après le Tedzkiret en-Nizian. Des travaux de réfection assez importants sont signalés par le même texte en 1709-1710 et en 1732. René Caillé, qui la visita en 1828, note qu’elle était alors en bon état. Barth au contraire, en 1853-1854, nous rapporte que les Peuls la livrèrent à la ruine et à l’abandon.Le cheick El-Bakay la fit rebâtir dans son ancienne splendeur pendant le séjour de Barth.

Sankoré, centre intellectuel

Elle attira de bonne heure de nombreux étudiants et des maîtres réputés. De grands maîtres y ont enseigné et se distinguèrent par l’étendue de leur savoir et leurs vertus personnelles.

L’un d’eux, Mohamed-el-Kabari (de Kabara, port de Tombouctou sur le Niger) nous déclare à leur sujet : "j’ai connu des saints de Sankoré dont les vertus n’ont jamais été dépassées par personne, sinon par les compagnons de l’envoyé de Dieu… ". Les études portaient sur la théologie, le droit, la grammaire, la poésie, l’histoire, la géographie, l’astronomie.

Au XIVème siècle déjà, Sankoré jouissait d’une grande réputation hors du Soudan et attirait de nombreux étudiants d’Afrique du Nord et d’Orient. Des érudits d’Orient ne dédaignaient point y venir pour parfaire leurs connaissances : ce fut le cas de Sidi Abderrahman et-Temini venu du Hedjaz (Arabie) en compagnie de Kankoun Moussa, empereur du Mali, lorsque celui-ci revint de son pèlerinage à la Mecque en 1325. Il se fixa à Tombouctou et trouva cette ville remplie d’une foule de jurisconsultes soudanais. Aussitôt qu’il s’aperçut que ceux-ci en savaient plus que lui en matière de droit, il partit pour Fez, s’y adonna à l’étude du droit, puis il revint se fixer à nouveau à Tombouctou.

Parmi les maîtres réputés de Sankoré, on peut citer :

  • El Hadj Agib, Cadi de Tombouctou dans les dernières années de la domination du Mali (avant 1433-34) qui trouve un procédé pédagogique pour enseigner le Coran divisé en hizb ;
  • Sidi Yahya (également appelé Sidi Yahya Tadelsi ou Sidi Yahya Al Andulusi), le plus célèbre des Tombouctiens. Il vint à Tombouctou au début du gouvernement des Touareg (1433). Son ami, le chef de Tombouctou, Mohamed Naddi, lui fit bâtir une mosquée dont il lui confia les fonctions d’imam.

La mosquée Sidi Yahya est aujourd’hui l’un des monuments historiques de Tombouctou. "Le divin Sidi Yahya atteignit au plus haut degré de la science, de la vertu et de la sainteté. Sa renommée se répandit par tous pays et dans tout l’univers. De tous ceux qui mirent le pied à Tombouctou, personne ne fut aussi éminent que Sidi Yahya" (Tarikh es-Soudan). Son esprit encyclopédique embrassait toutes les connaissances de son temps. Il domine incontestablement ses contemporains et un prédicateur, Abou-Zéid-Abderrahman, a dit : "Il est du devoir des gens de Tombouctou de visiter chaque jour le mausolée de Sidi Yahya pour en obtenir les bénédictions et ils devraient le faire même s’ils demeuraient à trois jours de marche de cette ville… ".

Sidi Yahya fit l’élégie de Mohamed el-Kabari dans des vers restés célèbres et déclara à propos de la mort du grand maître de Sankoré : "La disparition d’une intelligence de ce monde est un deuil qui se manifeste en tous pays et chez tous les hommes de valeur". Sankoré doit en grande partie sa réputation à Sidi Yahya, qui mourut en 1463-64.

Sidi Yahya fut le professeur d’un grand nombre de maîtres parmi les habitants de Sankoré au XVème siècle : les Aqit (des blancs) et les Bagayogo (des noirs) dont les leçons attiraient une nombreuse foule d’étudiants africains venus de contrées très diverses. Sankoré s’enorgueillit de l’enseignement de Mahmoud Kati (ou Koti) auteur du Tarikh el-Fettach, premier livre d’histoire rédigé par des maliens, commencé en 1519, terminé par son petit fils Mocktar en 1665. Mahmoud Kati fut témoin de tout le siècle des Askias (1493-1591) et mourut à l’âge de 125 ans en 1593.

L’une des deux plus grandes figures de Sankoré, le célèbre Ahmed Baba, son contemporain, universellement connu au Maghreb et en Orient y enseigna également avant la fin de la dynastie des Askias et pendant la domination marocaine. Amené en captivité au Maroc en 1593, il y resta 20 ans, puis revint à Tombouctou où il reprit ses cours à Sankoré et mourut le 22 avril 1627. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et de nombreuses biographies. Ses œuvres sont en partie conservées au Maroc à Rabat et à Marrakech.

Outre Sidi Yahya, Ahmed Baba, Mahamoud Kati, El Hadj, il faut citer Mohamed ben Godala, jurisconsulte, théologien, lexicographe, grammairien, prosodiste et érudit. Il mourut en 1536 à 80 ans et laissa une bibliothèque de 700 volumes. Avec lui, les études de droit firent de grands progrès et les étudiants dans cette matière devinrent plus nombreux. Les ouvrages qu’il faisait surtout étudier étaient la Modaouonana, la Risala d’Abou-Zéid-el quaïrouâni, ouvrage de droit malékite très répandu, le Mokhtassar de Khelil, l’Afrya, grammaire arabe en vers d’Ibn Malek, la Selâdjiya. Il fut le propagateur de l’ouvrage de Khelil au Soudan et couvrit son exemplaire d’annotations qu’un de ses élèves fit paraître, sous forme de commentaire, en deux volumes. Pendant ses 50 ans d’enseignement à Sankoré, il entra en relation étroite avec de nombreux savants du monde arabe qu’il parcourut au cours de son pèlerinage à la Mecque :

  • Maklouf-ben-Salih-El Belbâli, jurisconsulte et géographe, grand voyageur, il parcourut l’Orient, les lieux Saints de la Mecque et de Médine, fut appelé au Maroc pour enseigner à Marrakech où il fut emprisonné. Il revint mourir à Tombouctou, sa patrie en 1534.
  • Mohamed-Ali-ben-Yahya, le Sanbadjien, cadi de Tombouctou, qui enseigna la rhétorique et la logique au père de l’auteur du Tarikh es-Soudan, Es-Saadi.
  • El Agîtben Abdallah-el-Ansammani, le Messoufite, originaire de Takeda, grand voyageur et auteur de nombreux ouvrages.
  • El Agît-ben-Yahya, célèbre à la Mecque et en Arabie, maître d’Ahmed Baba, il mourut en 1583 ; Ahmed-ben-Mohamed-Agît-ben Oumar-ben Ali-ben Yahya, père et maître d’Es-Saadi, jurisconsulte, théologien, fils de jurisconsulte et de théologien, esprit fin et sagace, érudit traditionniste, « il avait étudié (comme nous le dit son fil) la théorie du droit, la rhétorique, la logique ». Sa bibliothèque bien garnie contenait tous les ouvrages rares et précieux. Il voyagea et étudia en Orient auprès des plus grands maîtres.
  • Mohamed Bagayogo, le Wankoré (Sarakollé), de Tombouctou, jurisconsulte, théologien, pédagogue, érudit. Il passa toute sa vie à enseigner. Et sa patience était telle qu’un de ses condisciples dit un jour de lui : "je crois que ce jurisconsulte a bu de l’eau de Zemzem (sacrée de la Mecque) pour n’être point rebuté de l’enseignement". Il mourut en 1593.

Cette énumération permet de se faire une idée de l’étendue des connaissances des gens de Sankoré qui n’avaient rien à envier aux contemporains de Rabelais.

Sankoré, centre de recherches pédagogiques où les maîtres confrontaient leurs expériences

Sous l’impulsion d’Askia Mohamed, l’enseignement fut développé à Sankoré. Les savants et les écrivains furent protégés et encouragés. C’est pendant le siècle des Askia (1493-1591) que l’Université de Sankoré parvint à son plus vif éclat et fit rayonner sur une grande partie de l’Afrique, de la Mer Rouge à l’Atlantique, des Côtes d’Espagne au Golfe de Guinée, la gloire scientifique et littéraire de Tombouctou. Elle ne différait des Universités européennes de son temps que par manque de statut juridique. Des écrivains renommés d’Afrique du Nord et d’Orient vinrent y compléter leurs études et parfois s’y fixer définitivement, comme le fit le célèbre Ahmed Baba. Les auteurs du Tarikh el-Fettach, premier livre d’histoire écrit par les Soudanais, Mahmoud Kati et ses petits-fils, du Tarikh es-Soudan, Es-Saadi, les auteurs inconnus du Tedzkiret en-Nizian doivent beaucoup aux enseignements de Sankoré.

Une littérature y prospéra du XVIème au XVIIIème siècle et les produits de cette littérature commencent seulement à être révélés peu à peu par la découverte d’ouvrages fort intéressants, rédigés en arabe par des Sarakolés, des Songhoïs, des Arabes et des Touaregs. La foule turbulente des étudiants et des habitants de Sankoré formait l’opinion : les grands du jour et leurs courtisans craignaient leurs railleries et leurs sarcasmes.

On distinguait les talibés qui étaient les étudiants, et ceux qui avaient conquis leurs études sans avoir conquis les grades les plus élevés et étaient de simples lettrés. Les étudiants diplômés devenus oulemas recevaient en signe le turban et devaient fournir comme trousseau, selon la coutume générale, deux boubous, deux grands pantalons, deux turbans et deux bonnets, plus deux montures, un cheval et une jument.

Malgré la conquête marocaine de 1591, Sankoré continua de briller pendant près de deux siècles encore. Les progrès de l’instruction furent facilités par la diffusion des livres et grâce aux imprimeries implantées à Tombouctou et à Djenné par les Marocains. Ces imprimeries archaïques ne disparurent que vers 1930.

Sankoré, centre politique

En même temps que Sankoré assurait sa suprématie intellectuelle à Tombouctou, elle devenait parallèlement un lieu politique où se prenaient les graves décisions concernant le sort de la cité. Elle fut l’âme de la résistance à toutes les tyrannies, à l’oppression et à la domination étrangère. Elle s’opposa avec une farouche détermination aux Marocains. Le 20 octobre 1593, les fusiliers marocains du Pacha Mahmoud s’emparèrent par traîtrise des notables de Tombouctou rassemblés dans la mosquée de Sankoré pour renouveler le serment de fidélité au sultan du Maroc. Ils en massacrèrent. Puis il expédia à Marrakech les prisonniers qui avaient échappé au massacre, avec une partie de leurs enfants, de leurs proches parents, hommes et femmes. Ils étaient un peu plus de 70 personnes. Aucun d’eux ne revint jamais, à l’exception d’Ahmed Baba en captivité 20 ans au Maroc.

Sankoré, pépinière de cadres pour les empires soudanais (XVIIIème et le XIXème siècle)

Notaires, cadis, secrétaires des souverains, calligraphes, maîtres d’écoles, écrivains soudanais, historiens et chroniqueurs, qui en sortaient après 15 à 20 ans d’études et de pratique, ont formé avec ceux de Djenné, métropole du delta central nigérien, l’armature de l’administration et de la vie culturelle de l’Empire des Askias de Gao.

Le XIXème siècle, avec l’insécurité et la succession des dominations bambara, peul, toucouleur, touareg et française à Tombouctou amena le déclin, puis la ruine de Sankoré en tant que centre intellectuel.

Seule la mosquée a survécu aux vicissitudes de l’histoire. Mais le souvenir de l’incomparable école de Sankoré reste vivace dans la mémoire des habitants de Tombouctou. Chaque année, à l’occasion du Mouloud, la plus grande fête de Tombouctou, ils effectuent un pèlerinage à Sankoré et aux deux autres célèbres sanctuaires, Djingaréiber et Sidi Yahya. Après les tours rituels de la grande mosquée de Djingaréiber, Kaaba à la Mecque, ils se regroupent en grande partie devant Sankoré. Mais Tombouctou seule ne se souvient pas de Sankoré. Presque toutes les régions de la savane et du Sahel Ouest Africain s’en souviennent. A l’Université d’Ibadan au Nigeria Occidental, les rues de Sankoré et de Djenné mènent à la bibliothèque principale. Et c’est beaucoup dire.

Texte écrit par le Professeur Bakari KAMIAN. Né en 1928 à San, dans la région de Ségou (République du Mali), il est le premier Africain agrégé en géographie de l’Université la Sorbonne. Il occupa de nombreux postes : professeur censeur du Lycée Askia Mohamed (1959-1963) ; Directeur Général de l’Ecole Normale Supérieure du Mali (1964-1967) ; Secrétaire Général du Conseil National de la Recherche Scientifique et Technique à la présidence de la République du Mali (1967-1968) ; fonctionnaire international au Secrétariat de l’UNESCO à Paris (1968-1971) ; Directeur du Bureau Régional de l’UNESCO pour l’Education en Afrique (1972-1979). Auteurs de nombreux ouvrages, dont Des tranchées de Verdun à l’Eglise Saint-Bernard, 80 000 combattants maliens au secours de la France (1914-1918 et 1939-1945) paru en 2001, il a reçu des distinctions dans plusieurs pays.